Après vous avoir dépeint des moments qui, mis bout à bout, ont fait ma routine ici, je dois maintenant m'atteler à la tache, plus poussée, de vous conter mes tranches de vie. Une tranche de vie, c'est plus long qu'un moment, pas seulement par sa durée, mais par sa postérité et aussi et surtout, parce que c'est quelque chose de si ancré dans ma mémoire qu'il en devient incontournable, entrant dans la construction même de ma personnalité.
Comme par exemple, le jour où je suis allée voir Sagan, en VO, avec ma voisine Lotta, finlandaise, 24 ans mais qui en parait déjà 50, sortie tout droit des années 20, passionnée par l'étude des musées. Boring me direz vous, et bien non. Pas pour aller voir ce film, qui pour une raison jusqu'ici encore inconnue, je refusais de voir. Sagan, on l'a vue toutes les deux, dans une minuscule salle feutrée, aux murs roses pâles, et aux places numérotées. Il m'a transportée, sûrement parce que j'étais avec elle, dans une bulle crée par l'atmosphère des années 60 en France, avec les sous titres en suédois d'une qualité qui laissait à désirer puisque j'étais souvent seule à rire.
Impossible, non plus, d'oublier ma première plaidoirie, dans la langue de Shakespeare. La prof de droit américain parfaitement dans son rôle de juge, impassible, RÄttegångssalen, la salle d'audience de la faculté de droit, la montée d'adrénaline, ma plaidoirie super structurée, notée sur le carnet du cabinet Manheimer, rassurante mais que je n'aurai pas tellement utilisé, l'appréhension avec pourtant cette envie de convaincre. Je suis le plaintiff dans le dossier, il me revient donc la charge de débuter Pas assurés vers le prêtoir, je ressens cette sensation déstabilisante que les 10 prochaines minutes reposent en fait sur moi. Je regarde la prof droit dans les yeux, et c'est d'un "Your Honor" que j'entame ma première plaidoirie.
Ou comme la fois où on a décidé d'aller à Drottningholm pour faire visiter à Claire, la sœur d'Anaïs, et à Arthur et Martin de Berlin. Il faisait froid, oui, mais pourtant lorsqu'on est arrivé et qu'on a trouvé le lac glacé, le temps s'est suspendu. Alors on a marché, couru, sauté, joué glissé, et ri, sur le glace, ensemble, comme des gosses. On a rejoint une petite île, inaccessible sauf à prendre un bateau hors âge de glace. On s'est assis, après avoir grimpé au sommet du rocher, et on a profité de la vue, du soleil. C'est un de ces moments imprévus qui pourtant recèle une perfection qu'on sait immédiatement qu'elle est immaculée. Si j'ai décelé quelque chose ici, c'est cette petite étincelle, cette chose en plus qui fait qu'un moment sympa se transforme en moment inoubliable, qu'on ne pourrait recréer, même en prenant les mêmes éléments. Ce truc supplémentaire, c'est une sorte d'alchimie entre des personnes qui partagent un même état d'esprit à un moment donné, dans un endroit donné, avec une donnée climatique souvent spéciale.
Je pense maintenant au nouvel an à Skansen, avec papa, Hédia, Germain, Nelson, Mila, avec Joël, Mathilde et sa pote Aurélie. Il faisait un froid de canard, mais on était bien au chaud, on avait prévu de nous couvrir pour assister à cet instant suédois traditionnel. Il est minuit, on crie 5 ,4, 3, 2, 1 Zérooooooo ! On se saute dessus, on s'embrasse, normal, c'est Nouvel An quoi; quand au même moment, les suédois, eux, boivent du champagne dans des récipients ad hoc, silencieux. On redescend pour aller prendre le tramway - en bois, d'époque, plus ambiance de Noël, ça n'existe juste pas - tout de même un peu frustrés par cette absence de communion avec les natifs. Là, sur le chemin, on croise des grecs, des italiens, des espagnols, qui eux, hurlent et sautent dans tous les sens. Et là, une Nation de latins se crée instantanément, parce qu'on partage plus de similarités que de différences. On passe un moment ensemble, en se disant que, quand même, ces suédois, ils sont bien moins déconneurs et spontanés que nous. Alors c'est vrai que ce "nous" là, il est bruyant, il est bordélique, ce "nous" là, il est souvent en retard, il est rarement grand, blond, aux yeux bleus, mais d'une certaine façon, il en devient plus attachant, parce qu'il vit dans une société brouillonne, mais humaine. Berlusconi, il n'est pas Norvégien, Sarko, il n'est pas Suédois, et les étudiants Danois, ils font pas la révolution.
La Suède, je l'aurais aimée, je l'aimerai toujours, elle m'a accueillie de la plus belle des manières, dans la plus grande des tolérances, en m'offrant une famille d'accueil, Karin et Bo Nordell, un logement sur un campus qui ferait pâlir bien d'autres campus européens, elle m'a communiqué cette tolérance, transmis sa droiture, sa ponctualité et son sens des responsabilités. Mais si elle va me manquer, je sais que cette relation devait s'arrêter. Car ses transports silencieux et propres, réglés comme du papier à musique, ses rues piétonnes au sens de circulation implicite, son ambivalence insupportable vis à vis de l'alcool - régulation étatique de la vente à travers un monopole couplée à un indispensable besoin d'alcool pour ne serait-ce que s'autoriser un regard vers son voisin. Car ici, les gens s'évitent du regard, choisissent la place vide du métro la plus éloignée des places occupées. Et moi, même si je fais exactement la même chose, je suis convaincue que je n'aurais pourtant aucune difficulté à m'adapter au métro parisien. Et je sais qu'à terme, j'aurais même une préférence pour ce dernier parce que je le sais vivant, je sais qu'il a une odeur particulière et qu'il est fait de visages colorés.
Je crois aussi pouvoir facilement troquer les bellâtres suédois contre d'autres garçons bien plus banals, mais qui auront le mérite d'être plus accessibles et surtout, surtout... moins torturés.
Mais surtout, Suède et suédois, ne vous méprenez pas, non, car encore une fois, vous m'avez permis de m'exprimer à travers votre seconde langue, l'anglais, que vous parlez couramment. Et vous savez tout comme moi que lorsqu'on s'exprime dans une autre langue, on n'est pas tout à fait la même personne. Grâce à vous, Suède et suédois, j'ai même pu parler 3 langues dans une même journée: l'anglais, le suédois et le français.
Et puis surtout, vous m'avez offert Södermalm, quartier où je me sentirai toujours à l'aise, puisque c'est là que j'ai pu laisser libre cours à mes envies vestimentaires, cordonnières et opticiennes.
Je mesure donc l'apport de cette année à Stockholm, tout en étant claivoyante sur le fait qu'elle encore plus conformiste que moi, est de sucroît bien trop aseptisée !
Comme par exemple, le jour où je suis allée voir Sagan, en VO, avec ma voisine Lotta, finlandaise, 24 ans mais qui en parait déjà 50, sortie tout droit des années 20, passionnée par l'étude des musées. Boring me direz vous, et bien non. Pas pour aller voir ce film, qui pour une raison jusqu'ici encore inconnue, je refusais de voir. Sagan, on l'a vue toutes les deux, dans une minuscule salle feutrée, aux murs roses pâles, et aux places numérotées. Il m'a transportée, sûrement parce que j'étais avec elle, dans une bulle crée par l'atmosphère des années 60 en France, avec les sous titres en suédois d'une qualité qui laissait à désirer puisque j'étais souvent seule à rire.
Impossible, non plus, d'oublier ma première plaidoirie, dans la langue de Shakespeare. La prof de droit américain parfaitement dans son rôle de juge, impassible, RÄttegångssalen, la salle d'audience de la faculté de droit, la montée d'adrénaline, ma plaidoirie super structurée, notée sur le carnet du cabinet Manheimer, rassurante mais que je n'aurai pas tellement utilisé, l'appréhension avec pourtant cette envie de convaincre. Je suis le plaintiff dans le dossier, il me revient donc la charge de débuter Pas assurés vers le prêtoir, je ressens cette sensation déstabilisante que les 10 prochaines minutes reposent en fait sur moi. Je regarde la prof droit dans les yeux, et c'est d'un "Your Honor" que j'entame ma première plaidoirie.
Ou comme la fois où on a décidé d'aller à Drottningholm pour faire visiter à Claire, la sœur d'Anaïs, et à Arthur et Martin de Berlin. Il faisait froid, oui, mais pourtant lorsqu'on est arrivé et qu'on a trouvé le lac glacé, le temps s'est suspendu. Alors on a marché, couru, sauté, joué glissé, et ri, sur le glace, ensemble, comme des gosses. On a rejoint une petite île, inaccessible sauf à prendre un bateau hors âge de glace. On s'est assis, après avoir grimpé au sommet du rocher, et on a profité de la vue, du soleil. C'est un de ces moments imprévus qui pourtant recèle une perfection qu'on sait immédiatement qu'elle est immaculée. Si j'ai décelé quelque chose ici, c'est cette petite étincelle, cette chose en plus qui fait qu'un moment sympa se transforme en moment inoubliable, qu'on ne pourrait recréer, même en prenant les mêmes éléments. Ce truc supplémentaire, c'est une sorte d'alchimie entre des personnes qui partagent un même état d'esprit à un moment donné, dans un endroit donné, avec une donnée climatique souvent spéciale.
Je pense maintenant au nouvel an à Skansen, avec papa, Hédia, Germain, Nelson, Mila, avec Joël, Mathilde et sa pote Aurélie. Il faisait un froid de canard, mais on était bien au chaud, on avait prévu de nous couvrir pour assister à cet instant suédois traditionnel. Il est minuit, on crie 5 ,4, 3, 2, 1 Zérooooooo ! On se saute dessus, on s'embrasse, normal, c'est Nouvel An quoi; quand au même moment, les suédois, eux, boivent du champagne dans des récipients ad hoc, silencieux. On redescend pour aller prendre le tramway - en bois, d'époque, plus ambiance de Noël, ça n'existe juste pas - tout de même un peu frustrés par cette absence de communion avec les natifs. Là, sur le chemin, on croise des grecs, des italiens, des espagnols, qui eux, hurlent et sautent dans tous les sens. Et là, une Nation de latins se crée instantanément, parce qu'on partage plus de similarités que de différences. On passe un moment ensemble, en se disant que, quand même, ces suédois, ils sont bien moins déconneurs et spontanés que nous. Alors c'est vrai que ce "nous" là, il est bruyant, il est bordélique, ce "nous" là, il est souvent en retard, il est rarement grand, blond, aux yeux bleus, mais d'une certaine façon, il en devient plus attachant, parce qu'il vit dans une société brouillonne, mais humaine. Berlusconi, il n'est pas Norvégien, Sarko, il n'est pas Suédois, et les étudiants Danois, ils font pas la révolution.
La Suède, je l'aurais aimée, je l'aimerai toujours, elle m'a accueillie de la plus belle des manières, dans la plus grande des tolérances, en m'offrant une famille d'accueil, Karin et Bo Nordell, un logement sur un campus qui ferait pâlir bien d'autres campus européens, elle m'a communiqué cette tolérance, transmis sa droiture, sa ponctualité et son sens des responsabilités. Mais si elle va me manquer, je sais que cette relation devait s'arrêter. Car ses transports silencieux et propres, réglés comme du papier à musique, ses rues piétonnes au sens de circulation implicite, son ambivalence insupportable vis à vis de l'alcool - régulation étatique de la vente à travers un monopole couplée à un indispensable besoin d'alcool pour ne serait-ce que s'autoriser un regard vers son voisin. Car ici, les gens s'évitent du regard, choisissent la place vide du métro la plus éloignée des places occupées. Et moi, même si je fais exactement la même chose, je suis convaincue que je n'aurais pourtant aucune difficulté à m'adapter au métro parisien. Et je sais qu'à terme, j'aurais même une préférence pour ce dernier parce que je le sais vivant, je sais qu'il a une odeur particulière et qu'il est fait de visages colorés.
Je crois aussi pouvoir facilement troquer les bellâtres suédois contre d'autres garçons bien plus banals, mais qui auront le mérite d'être plus accessibles et surtout, surtout... moins torturés.
Mais surtout, Suède et suédois, ne vous méprenez pas, non, car encore une fois, vous m'avez permis de m'exprimer à travers votre seconde langue, l'anglais, que vous parlez couramment. Et vous savez tout comme moi que lorsqu'on s'exprime dans une autre langue, on n'est pas tout à fait la même personne. Grâce à vous, Suède et suédois, j'ai même pu parler 3 langues dans une même journée: l'anglais, le suédois et le français.
Et puis surtout, vous m'avez offert Södermalm, quartier où je me sentirai toujours à l'aise, puisque c'est là que j'ai pu laisser libre cours à mes envies vestimentaires, cordonnières et opticiennes.
Je mesure donc l'apport de cette année à Stockholm, tout en étant claivoyante sur le fait qu'elle encore plus conformiste que moi, est de sucroît bien trop aseptisée !




